La prose du Transilien
C’est pas le Transsibérien C’est juste un petit train Pas pour rêver voyage Sans supplément bagage Juste un café à emporter Vite fait bien fait le déjeuner Les pieds calés sur la banquette Pour remplacer le train couchette Paris Banlieue – Banlieue Paris Ca filerait presque le tournis C’est pas la peine de se charger C’est juste pour aller travailler On était belles et insouciantes On arrivait à l’heure pétante On cavalait à en mourir On s’en foutait de l’avenir Dis Blaise, on est bientôt arrivé ? Mais oui, bien sûr, tu le sais bien On y arrive tous les matins On risque pas d’y échapper C’est pour la vie qu’on a signé Les heures coulent la vie s’écoule Ca fait bientôt trente ans qu’on roule A force de le faire ce voyage On fait partie du paysage On a fait tant de kilomètres En regardant par la fenêtre Que si on les met bout à bout On a roulé jusqu’à Moscou Argenteuil - Val d’Argenteuil - Cormeilles - La Frette - Herblay - Conflans Les noms s’égrènent comme des chapelets Les yeux fermés on reconnait L’endroit précis du paysage Rien qu’aux secousses de l’aiguillage Les yeux glissent sur le journal Nouvelles mauvaises pour le moral Il pleut tout l’temps c’est d’un ennui Aussi barbant qu’la poésie Cendrars, tu connais ? Un bon roman Ca passe le temps jusqu’à Conflans Essaie de voir la vie en prose Ca embellit les jours moroses Oh Blaise, trouve-moi une idée Pour te sortir de la routine ? Compte les moutons ou bien bouquine Photographie les containers Qui s’empilent au débarcadère Clic ! Le minaret de la mosquée Clac ! Les jardins ouvriers Ca va trop vite la plaine défile On voit à peine le bidonville Qu’y a-t ’il dans ces containers En partance pour le bord de mer Le labeur de mille couturières Qui ont trimé hors des frontières J’ai une idée pour te distraire Un truc facile qui va te plaire : Change de côté c’est plus marrant D’aller bosser en reculant Herblay – La frette – Cormeilles – Val d’Argenteuil – Argenteuil – Paris Les noms défilent le long des quais Ca fait trente ans qu’on se connaît Je vais te faire une confidence Je viens là depuis ma naissance A l’aide, Blaise, Je veux descendre ! Stop ! Arrête le train ! Tire le signal C’est alarmant Ca passe trop vite Arrête le temps Au terminus tout le monde descend Qu’est-ce que tu as tu me fais peine Tu descendras à la prochaine Roupille un peu reste tranquille Sèche tes larmes de crocodile Mets ton chagrin dans tes valises Entre les livres et les chemises Un marque-page pour t’en souvenir Si l’bonheur finit par venir J’ai juste un petit sac à main Pas de valise Ca sert à rien On est dans un train en partance Pour le boulot pas en vacances Alors c’est ca tu veux un train A la hauteur de ton chagrin Madame ne pleure que si la ligne De ses malheurs se montre digne Blaise, j’ai l’impression de dérailler ! Tu rêves juste de t’égarer De prendre au moins le TGV D’aller voir d’autres continents Comme le poète il y a 100 ans De vivre un peu de tragédie A la place des petits soucis Mais les soucis du quotidien C’est le train-train du transilien Manon Zeidman